LA FABRIQUE DE VIOLENCE
Stage Théâtre & diversité des publics
L'Hippodrome Douai
avec Christophe Caustier / adaptation Benny Haag / traduction Philippe Bouquet
Erik est un garçon de treize ans dans l’attente constante d’une punition, d’un conflit, d’un coup à donner ou à recevoir. À l’école comme à la maison, sa vie se construit dans la violence. Comment y répondre? Que répondre? Quels moyens reste-t-il lorsqu’on a grandi dans la douleur et dans l’humiliation ?
Dénonçant le système éducatif où le caprice des plus forts fait loi, ce texte dresse un brûlant réquisitoire contre la violence et ses impasses. Il bouscule au passage tous les poncifs sur l’éducation et l’enfance, la violence et la non-violence, la vengeance et le pardon, mais aussi sur l’amitié, la fraternité et la solitude.
« La fabrique de violence est aussi le récit de la responsabilité que doivent prendre les adultes face à ce qui arrive aux enfants, à ce qui se passe parmi eux, ajoute Tina Kaartama. Il en appelle à la responsabilité de chacun. Il nous rappelle que la passivité est un acte en soi, que laisser faire c’est décider de ne rien faire ». Ce récit à la première personne est servi par l’interprétation brillante de Christophe Caustier, qui endosse tous les rôles.
C’est sa propre adolescence, baignée de coups et d’humiliations, que le journaliste suédois Jan Guillou, auteur dans son pays de romans d’espionnage à grand succès, retrace dans cette pièce qui a été jouée plus de 450 fois au Théâtre National de Suède à Stockholm.
« Christophe Caustier s’empare avec une intelligence et une maîtrise incroyables de ce rôle de victime résistante. La prestation est époustouflante, le travail est remarquable, le résultat est inouï. »
C’est un récit d’une jeune vie qui ne se construit à l’école et à la maison qu’autour de la violence, c’est un brûlant réquisitoire contre la violence…
La violence en acte, la parole en action
La Fabrique de violence, mise en scène par Tiina Kaartama, d’après un texte de Jan Guillon, est un spectacle qui aborde, sans l’édulcorer, la question de la violence et de la responsabilité de chacun face à son déchaînement. Cette pièce a été présentée devant des collégiens et des lycéens. La rencontre a été suivie d’un échange avec les élèves. Les adolescents ont ainsi pu esquisser des pistes de réflexion sur les fondements de la violence, son caractère apparemment inéluctable et sur les moyens de la dépasser.
« Depuis l’Antiquité Grecque, on va au théâtre pour savoir ce qu’être humain veut dire ». Si l’on en croit Edward Bond, l’enjeu d’une représentation théâtrale est démesuré. A la responsabilité de mettre en jeu les différentes facettes de la nature humaine répond celle, toute aussi capitale, du spectateur qui, par sa présence, accepte d’assumer cette part de connaissance partagée.
La Fabrique de violence construit ce type de relation. C’est un acte de coresponsabilité d’autant plus audacieux et généreux qu’il s’adresse notamment à un public adolescent. Tiina Kaartama qui signe la mise en scène : « La Fabrique de violence est le récit d’une jeune vie qui ne se construit à l’école et à la maison qu’autour de la violence : Erik est un garçon de treize ans dans l’attente constante d’une punition, d’une cravache, d’une lutte, d’un coup à donner ou à recevoir… ».
Evitant le didactisme, la leçon ou le pensum, ce spectacle nous met face à une expérience de vie certes douloureuse, mais riche d’enseignements. Il est tiré d’un roman autobiographique de Jan Guillou. A quelques détails près, l’histoire d’Erik se confond avec celle de Jan. Mais ce dernier a toujours présenté son récit comme un roman. L’auteur, en acceptant de se dessaisir de la part la plus intime de sa vérité, permet à l’œuvre d’acquérir son autonomie, elle lui échappe et accède ainsi à une dimension universelle. L’adaptation théâtrale accentue cette mise à distance nécessaire. Ainsi, comme le précise encore Tiina Kaartama, peu importe que cette histoire soit vraie, que le comédien le sache et que le spectateur aussi peut-être. « L’insupportable de la violence sera supportée par la distance de l’imaginaire ». La violence ainsi problématisée n’est pas amoindrie. Au contraire. Elle devient une expérience offerte en partage. La Fabrique de Violence est une expérience artistique à part entière. Si elle renvoie à la réalité c’est pour la problématiser, pas pour la singer.
La pièce ne traite pas de la violence en tant que tel, mais de ces mécanismes, de ce qu’elle implique et de ce qu’elle génère.
Le public ne peut pas s’exclure de la réflexion. La mise en scène joue sur un double principe d’identification et de distanciation. Cet effet inconfortable, mais salutaire, est renforcé par le travail du comédien. Il est tour à tour plusieurs « je » : celui du héros, de son ami et des autres protagonistes. On ne peut pas s’identifier totalement, l’empathie est contrariée. Le trouble ainsi provoqué renvoie à l’ambiguïté que suscite la violence. Elle fascine et effraie, attire et repousse.
Cette ambivalence questionne aussi les différents statuts de la violence. Les violences familiales, sociales, politiques, morales ne s’exercent pas de la même manière. Dans quelles limites sont-elles acceptables ? Justifiables ? Quand deviennent-elles condamnables ? Intolérables ? Encore une fois, il ne s’agit pas d’une proposition consensuelle et reposante.
Le cadre de nos responsabilités
Si le spectacle concerne les adolescents, il implique aussi les adultes. En tout cas, il pose la nécessité de l’exercice d’une autorité tout en démontrant que sa légitimité n’est jamais acquise. Erik est confronté à un père qui abuse de son pouvoir, puis à un corps enseignant qui n’assume pas ses responsabilités et laisse se développer l’arbitraire et l’injustice. Ici les adultes ne sont pas à la hauteur, ils sont incapables de transmettre à l’enfant le respect d’autrui, de lui imposer un cadre dans lequel il pourra s’épanouir.
On peut donc parler d’un sujet de société et d’une actualité brûlante. Pas au sens de l’épiphénomène anecdotique, mais en tant que révélateur de la dimension perpétuellement conflictuelle de toute communauté.
En n’adoptant pas une posture manichéenne, en ne prétendant pas résoudre les conflits, la proposition amène chacun, non pas à prendre position, mais à envisager une posture tenable vis-à-vis des autres.
Ce spectacle, accessible et dans sa forme et dans son fond, ouvre sur un abîme de questionnements quant aux fondements mêmes de la vie collective, aux conditions de son organisation et de sa régulation.
Il apparaît donc important d’accompagner la représentation d’un moment de parole. Non pas pour expliquer ce qu’on a vu, mais pour traduire en pensée les sensations et les sentiments ressentis. Cet accompagnement semble d’autant plus indispensable avec un public adolescent qui ne possède pas encore les outils conceptuels lui permettant de transformer une expérience sensible en éléments de réflexion.
Ainsi, à l’issue de la représentation, un débat a permis aux adolescents de s’engager sur la voie d’une véritable pensée construite et autonome.
Libérer la parole
Guidés par le metteur en scène, les élèves ont été amenés à s’interroger sur le caractère immuable de la violence.
De multiples pistes de réflexion ont pu être ébauchées en croisant l’expérience du spectacle et celle plus personnelle des adolescents.
La dimension autobiographique les a beaucoup touchés. Quand le metteur en scène demande « Le fait que ce soit une histoire vraie, c’est important pour vous ? », ils répondent unanimement « Oui. C’est encore plus cruel ».
Mais, ils ont également pris conscience de la force distanciatrice de la création artistique. La violence du spectacle n’était-elle pas d’autant plus impressionnante qu’elle était signifiée et non directement montrée ? Tiina Kaartama a expliqué sa démarche : « Ce n’est pas la violence que je voulais mettre en scène, mais ses effets… Le même comédien joue tous les rôles, les bons comme les méchants. On voit tous les personnages à travers lui et l’on sent mieux à quel point il est parfois difficile de clairement discerner où est le bien et où est le mal ».
De manière récurrente, les adolescents ont questionné le rôle et la nécessité d’une autorité ? Dans l’internat où est placé Erik, « les professeurs ne s’occupent pas de la discipline ». Ce sont les élèves eux-mêmes qui pratiquent « l’éducation mutuelle ». Or en n’assumant pas leur responsabilité de tuteur, les adultes cautionnent un système profondément inique. Leur démission est éthiquement injustifiable…
Mais pourquoi est-il si difficile de s’interposer et d’interrompre le mécanisme de la violence ? Les solutions sont-elles collectives ? Comment sortir de l’engrenage ? Les réponses fusent : « On ne sait pas quoi faire ? Résister ou accepter de recevoir des coups ? » ; « Ce qu’il faut, c’est se regrouper » ; « Oui mais, si on riposte, c’est l’escalade » ; « Dans une situation comme ça, il faut appeler la police ».
Jusqu’où faut-il respecter une loi ? Et avec quels cadres éthiques ? « Le père a le pouvoir, mais pas le droit », fait judicieusement remarquer une élève.
Pourtant, la pièce refuse d’entériner une certaine fatalité. Erik sort du cycle de violence.
D’ailleurs, la fin reste ouverte. Il tient tête à son père et menace même de le frapper à son tour. Mais on ne sait pas s’il met cette menace à exécution. Majoritairement, les adolescents ne le pensent pas. Un jeune « Il a peur de ce qu’il a fait auparavant ». Un autre : « La violence de son père l’endurcit, mais, il ne la reproduit pas. Il la combat ». Encore un autre : « Il a horreur de la violence, il décide de défendre les victimes, de devenir avocat… ».
Les formulations sont maladroites. Quelques minutes seulement après la fin du spectacle, la réflexion n’est pas encore totalement construite. De plus le sujet est extrêmement délicat.
Tous les jeunes qui ont vu le spectacle ont eux-mêmes été confrontés à des situations génératrices de peur. « Ça peut arriver à n’importe qui. Ce ne sont pas des personnages exceptionnels ». Et puis, la violence est aussi un symptôme, le mode d’expression d’un malaise, un langage qu’il faut décrypter. Elle peut, comme dans la pièce, renvoyer à des situations familiales douloureuses et refoulées, donc difficilement formulable en public.
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