Les Marchands de Joël POMMERAT
Théâtre du Nord Lille 20h
Dans Les Marchands, qui vient d'obtenir le Grand Prix de la littérature dramatique 2007, une femme, employée d'une entreprise gigantesque, raconte. Elle raconte l'usine menacée de disparition, son amitié pour une voisine, la télé pour combler le vide, son mal de dos, le grand appartement vide. Chronique de la misère quotidienne de ceux qui sont ensevelis sous le manque d'argent, Les Marchands propose une réflexion sans complaisance sur notre nouveau monde. Un monde moderne où le seul critère reconnu serait celui de la rentabilité économique. Un monde moderne où les humains, comme les dommages collatéraux, ne compteraient plus. D'une actualité on ne peut plus brûlante !
Texte et mise en scène de Joël Pommerat
Murs très noirs, rideau très blanc, personnages évoluant entre ombres et lumières. Sur le plateau, une femme, employée corsetée - au sens propre et figuré - d'une entreprise gigantesque qui pourrait être AZF, au hasard... Elle raconte son amitié avec une autre femme, orpheline et mère, qui vit seule dans un grand appartement vide, ou presque. En fait peuplé de fantômes. Au temps du "travailler plus pour gagner plus" ou serait-ce plutôt "pour penser moins" comme l’a dit Sollers, ce n'est pas seulement le pouvoir aliénant et structurant du travail que Pommerat l'auteur décortique, mais plutôt tout ce qui se passe autour. La télé omniprésente qui meuble la vacuité du quotidien, un être à la marge qui va jouer les héroïnes antiques pour sauver tous ceux qu'elle aime en leur redonnant un travail qu'elle-même a perdu, un politique qui joue les animateurs de salle des fêtes en chantant du Luis Mariano pour se faire aimer donc élire (à moins que ce ne soit l'inverse). Ici, le texte n'est pas premier, mais élément parmi tant d'autres de l'oeuvre. Le récit des Marchands nous parviendra, presque deux heures durant par une voix off. Un procédé vraiment déconcertant et, au final, passionnant. Les comédiens, tout sauf figurants, ne parleront donc pratiquement jamais. Et pourtant, ils incarnent leurs personnages avec une incroyable force. Des êtres à la dérive, pantins désarticulés sans noms dans un monde qui les broie. Les choix de mise en scène et l'intérêt de Pommerat pour l'intime tout autant que pour le social concourent à dire l'étrangeté de ce monde. Elle nous poursuivra longtemps, cette femme maigre et sans âge à la voix irréelle, au corps entravé, aux gestes mécaniques sur une table d'usine. Ils nous poursuivront longtemps, ces Marchands...
